Récit de voyage

La Transatlantique (J86 à 105)


Du 4 au 23 mars : La transatlantique

Le début définitif de la traversée est finalement arrivé. Nous refaisons un dernier plein de carburant et d’eau avant de partir. Nous en profitons également pour prendre une dernière douche a l’eau douce aux sanitaires de la marina.

C’est parti pour une traversée devant durer 15-20 jours et qui en durera finalement 19.

Les conditions météo ne s’annoncent pas du tout exceptionnelles : nous n’avons certes plus le fort vent dans le nez comme la semaine précédente, mais l’orientation n’est toujours pas idéale et nous devrions côtoyer des zones de pétole (lorsqu’il n’y a pas de vent) assez vite. Nous partons avec les fichiers météo pour 10 jours et ferons sans par la suite (nous ne disposerons pas de moyen de réception de la météo pendant la traversée). Les fichiers ne sont généralement bons qu’à 5 jours et par les temps qui courent, avec les dérèglements climatiques, ils ne semble corrects qu’à 3 jours. Alors nous regarderons le ciel et nous en remettrons à Eole.

Au court de cette traversée nous utilisons beaucoup le moteur. L’état du bateau en arrivant à las palmas l’avait laissé présager : avec déjà près de 200 heures à chaque moteurs le bateau avait déjà fait presque 400 heures de moteur en cumulé, nous finirons (à St Martin) avec un peu plus de 350 heures sur chaque moteur… En effet, c’est une livraison de bateau, il faut le livrer aussi vite que possible et le skippeur ne semble pas être défrayé ce qui signifie que chaque escale et chaque jour de nourriture diminue les gains du convoyage.

Pour la traversée nous découpons les journées en 12 créneaux de quart de 2 heures : soit 4 cycles de 6 heures durant lesquels chacun a 2 heures de surveillance et 4 heures de pause, jour et nuit tout au long de la traversée.


Voici un petit récit écrit pendant mon quart de nuit du 14 mars :

Il est 1h50 à l’heure Canarienne, que je garde comme référence pour mes quarts, sinon nous avons décrété qu’il est 00h50 vu notre emplacement sur le globe, et bientôt nous retirerons une heure de plus. Mon réveil sonne, je me précipite dessus pour en couper la sonnerie et, un peu étourdi, me dresse pour allumer la lumière tamisée de mon bout de lit. Cela fait déjà 20 minutes que je suis plus ou moins réveillé par les mouvements du bateau quelque peu chahuté par les vagues. J’attrape un tee-shirt et mon short de bain, cherche mes chaussures, mais me rappelle alors que je les ai laissées sous les escaliers menant au cockpit pour qu’elles prennent un peu l’air. Ce n’est pas grave j’irais les mettre pendant mon quart. Alors je me lève tentant tant bien que mal de prendre mon équilibre en prenant appui sur les murs de ma cabine exigüe. Je me frotte légèrement le bas des paupières pour m’aider à écarquiller les yeux secs et pleins de sel. Le réveil n’est décidément jamais facile sur ce créneau. J’ouvre la porte et lève les yeux pour y voir sans surprise Gégé — le capitaine— assis à la table à carte uniquement éclairé par la basse lumière de l’écran de l’AIS.

Je lui lâche alors un petit “Salut” pour lui faire signe de ma présence, auquel, après un petit coup d’oeil en contrebas, il me répond également “Salut” sur un ton un peu bougon. Je me hisse en haut des 4 marches pour me placer dans le carré centrale ou je peux jeter un petit coup d’oeil à l’écran de l’AIS. La situation n’a pas changé par rapport à il y a 4 heures : petit vent apparent de Nord-Ouest, autour des 150° pour nous qui faisons cap au 280°. Je dresse l’oreille et entends que nous sommes au moteur.

J’attrape la lampe frontale et commence mon quart par faire une petite ronde dehors pour jeter un coup d’oeil au ciel comme il me l’a été enseigné. Je prends soin de toujours garder une main pour me ternir au bateau, comme dit le proverbe “une main pour l’homme, une main pour le bateau”. Avec le remous des vagues et moi qui suis encore en train de me réveiller, on ne sait jamais ! Là haut je ne vois pas grand chose, mis à part qu’il n’y a pas d’étoile et que la masse qui s’élève au dessus de nos tête est plus grisâtre que noir profond. Cela laisse présumer que nous n’allons pas devoir affronter de tempête prochaine.

Je retourne dans le carré centrale et lâche “toujours pareil” auquel Gégé me répond succinctement “Oui, toujours pareil” avant d’ajouter “tu diras à Xavier de changer de moteur, toujours à 1500 tours”. J’acquiesce, il se lève et va se coucher dans sa cabine se trouvant dans le flotteur opposé au mien. Je lui adresse un bonne nuit et m’assieds à la table à carte.

En 2-3 cliques sur l’écran tactile de l’AIS, je constate qu’il nous reste 1423 miles à parcourir jusqu’à notre destination.

Dans 8 heures cela fera déjà exactement 10 jours que nous sommes partis. Nous sommes à peu près à la moitié du chemin. Cela fait déjà 4 jours que nous naviguons sans fichiers météo, puisque les derniers que nous ayons eus étaient ceux datant d’une semaine que nous avions chargés aux Canaries. Nous regardons donc le ciel régulièrement pour éviter d’être pris de court et d’avoir à affaler les voiles dans l’urgence. Nous naviguons plein cap vers St-Martin, là où le catamaran me déposera.

Je redescends rapidement pour attraper mon ordi dans ma cabine avant de revenir m’installer à la table à carte pour écrire ces quelques lignes, tout en pouvant garder un oeil sur l’écran de l’AIS. Puis je me démarre un petit film, qui me permettra de tenir mon quart plus facilement. Je prends soin de le mettre en pose régulièrement pour aller jeter un coup d’oeil dehors, au cas où il y aurait un bateau qui n’émettrait pas sa position.


Durant la traversée le vent ne cesse de tourner : Nord, Ouest, Sud, Est, aucun angle n’est épargné. La force des vents elle aussi varie beaucoup, allant de plusieurs jours de pétole à des vents au maximum d’une trentaine de noeuds : les tempêtes nous épargnent. Ce n’est qu’à 4 jours de l’arrivée que nous commençons à avoir un vrai vent d’Alizé (un vent d’Est d’environ 15-25 noeuds).

A une semaine de la fin nous perdons un hublot, probablement mal collé d’origine et bien trop malmené par le convoyage de la Rochelle a Las Palmas. Nous le remplaçons par une porte de placard que nous plastifions et que nous plaquons a l’extérieur avec des sangles et des barres de métal placée sur l’encadrement intérieur du hublot. Nous colmatons  le reste des trous avec du scotch pour obtenir une étanchéité qui tiendra jusqu’à la livraison.

A une semaine de l’arrivée nous pêchons une dorade coryfène de 4-5kg. De quoi nous faire quelques repas succulents.  Quelques jours plus tard ce sont les poissons volants qui commencent à apparaitre, ce qui signifie que nous devrions enfin pouvoir pêcher du poisson facilement. Mais au même moment commencent à apparaitre des trainées de sargace — une algue non comestible flottant à la surface des océans et que l’on retrouve de plus en plus ces dernières années— celle-ci vient systématiquement se prendre dans nos lignes de pêche à la traine, nous empêchant de pêcher le moindre autre poisson de tout le reste du voyage.

A quelques jours de l’arrivée nous voyons un orque qui laisse légèrement dépasser sa tête pour reprendre son air de temps à autre mais que nous pouvons plus amplement observer par transparence dans le creux des vagues. Celui-ci reste un bon quart d’heure très proche de notre bateau. Un autre jour c’est une baleine qui fait sont show à une 100aine de mètres du bateau. Celle-ci saute à plusieurs reprises hors de l’eau, nous permettant d’admirer plus de la moitié de son imposante stature. À plusieurs reprises nous voyons des dauphins (parfois une trentaine) qui viennent jouer pendant 30 minutes sous les trampolines à l’avant du bateau.

Une nuit, lors de l’un de mes quarts, un poisson volant vient s’échouer à l’intérieur du cockpit. Je décide de le conserver— en prenant soin de bien l’emballer pour ne pas répandre de mauvaises odeurs— pour le cuisiner plus tard, comme cela était indiqué dans le livre de Tabarly que je venais de dévorer. Mais une fois de plus je me fais vivement réprimander par le capitaine qui me dit que ce poisson est plein d’arêtes, dégueulasse et qu’il pue. Je rejète donc le poisson plein de regret. J’apprendrai par la suite de la part d’autres voyageurs et skippers que ce type de poisson est très fin, que son odeur n’est vraiment pas si prononcée et que généralement les gens les mangent.

A bord du bateau l’ambiance est plutôt … spéciale. Je me fais régulièrement engueuler. Le capitaine espérait probablement que mon niveau de voile soit meilleur. Il me demande de faire les manoeuvres à un rythme de voile sportive sans m’indiquer comment les faire à sa manière. Si je prends le temps d’y réfléchir il juge que je ne suis pas assez rapide et si je la fais rapidement et que j’ai le malheur de faire le moindre faut mouvement je me fais vivement réprimander voir même insulter. Il ne demande jamais, il ordonne. Il n’est probablement pas méchant dans le fond mais ne sait pas s’exprimer de manière aimable et me manque grandement de respect. Il n’est ni bon pédagogue ni bon manager et a une capacité assez impressionnante à stresser quand ce n’est pas nécéssaire. C’est une rude épreuve pour moi, qui me pousse loin dans mes retranchements et je dois admettre qu’il met à de nombreuses reprises le doigt sur des gros défauts que j’ai et qu’il me faut corriger.

Le contact semble mieux passer entre l’autre équipier, qui est un bon marin, et le capitaine. Je me retrouve assez souvent mis à l’écart, un peu isolé, seul avec moi-même pour réfléchir et méditer sur les manières de m’améliorer et de gérer cette situation sociale qui m’apparait indénouable.

Au bout de 19 jours de navigation vient finalement notre arrivée à St Martin que j’attendais avec impatience. C’est ici que le capitaine me dépose, comme prévu, avant de continuer dans les Iles Vierges avec l’autre équipier pour la livraison du bateau.

Dès que nous récupérons une connection téléphonique, je reçois un message de Christophe m’indiquant qu’il est a st Martin et qu’il a trouvé un Catamaran qui se dirige lentement vers le Mexique et avec comme prochaine étape la République Dominicaine. Il m’indique qu’il y a une place pour moi si je veux. Cependant rien ne me permet de déterminer de quand date le message. Très vite il me répond que son message date de 3 jours mais qu’ils partent demain matin. Après quelques réflexions et quelques appels téléphoniques je décide que j’embarquerai également à bord du catamaran, ne me laissant malheureusement que très peu de temps pour visiter st Martin.

Nous arrivons lentement dans la baie de Marigot : c’est ma première vision des Caraïbes (n’y étant jamais allé auparavant). Il fait beau et chaud, l’eau turquoise laisse apparaitre le sable pure. De nombreux bateaux sont au mouillage, dont un splendide 3 mâts. J’aperçois une carpe gris très claire sur le dessus et blanche en dessous. Celle-ci s’approche de la surface et bondit hors de l’eau pour se laisser retomber à plat contre la surface. Elle répète cette danse plusieurs fois avant de disparaitre.

De loin on voit d’abord les hôtels assez riches qui surplombent la ville, mais en se rapprochant nous apercevons assez vite de nombreux bâtiments sans toiture, vestiges du cyclone qui a frappé l’île moins de 6 mois auparavant.

A notre arrivée nous nous mettons au mouillage pour un dernier repas avant d’aller a quai pour me débarquer et permettre au capitaine de déposer quelques affaires à un de ses amis. Je retrouve Christophe à quai après exactement 1 mois de séparation durant lequel il a pu amplement visiter les Antilles françaises.

Le capitaine va faire ma sortie (de son bateau) auprès des douanes sans se presser, maintenant mon passeport en otage. Je finis par récupérer mon passeport et peux le fournir à mon nouvel équipage pour qu’il puisse faire mon entrée sur leur bateau auprès des douanes. Je passe récupérer  mes affaires sur le Fun Shway. Les au-revoirs avec mon équipage de la transatlantique sont très brefs, le capitaine ne me sert même pas la main et m’insulte une dernière fois gratuitement, alors je m’en vais et ne me retourne pas.

Malgré la fait que cette traversée ait été peu agréable, je la considère comme une très bonnes expérience de vie. Elle m’a permis de prendre un peu plus conscience de certains de mes défauts et d’initier un processus de correction de ceux-ci. Il s’agit d’une expérience unique parce que la vie sur un bateau loin de tout, bien qu’en certains points similaire à celle de la vie dans une colocation, a pour particularité de ne laisser aucune échappatoire. Je n’avais d’autre choix que de rester dans cette situation jusqu’à l’arrivée à terre, me poussant à prendre sur moi et à résoudre les conflits tant bien que mal. Par la rudesse de ses propos mon capitaine m’a imposé une certaine rigueur que je n’avais pas du tout et qui pourrait bien me servir pour la suite. Cette traversée m’a également appris la patience et m’a permis de méditer quelque peu sur le sens de mon voyage.

Recap de cette traversée de l’atlantique :

  • Traversée de l’atlantique à la voile : fait!
  • Une expérience unique
  • Une occasion d’apprendre un certain nombre de choses concernant la navigation et particulièrement sur catamaran grace à Xav (l’autre équipier)
  • Une occasion d’apprendre à prendre sur soi et à être moins sensible aux remarques désobligeantes.
  • De la patience


 

2 réflexions au sujet de « La Transatlantique (J86 à 105) »

  1. Hello mon gars!
    Le fun shway était il un catamaran pour avoir un trampoline à l’avant ?
    et lorsque vous faîtes la traversée à moteur,est ce que toutes les voiles sont affalées ? Désolé d’entre que le capitaine n’avait aucun tact et je suis curieux de connaître tes défauts! mais surtout je profite de ce commentaire pour te féliciter sur la rédaction de tes articles, ils sont vraiment agréables à lire!

  2. Yes, le Fun Shway c’est un catamaran Fontain Pajot Sauna 47
    Si la plus part du temps on garde les voiles, le moteur c’est juste pour appuyer (ca peut aussi parfois permettre de changer l’angle du vent apparent pour permettre aux voiles de mieux prendre le vent).
    Merci du commentaire 🙂 c’est bien motivant !

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